Le Piccolo - Cyrille Planson - Mars 2026 - En prise avec ses émotions. La compagnie La Boîte à sel a choisi de donner une forme, de la vie et du mouvement, à ses émotions profondes. Un projet à l'adresse des ados et des adultes.
C’est un projet singulier
que Céline Garnavault et
Thomas Sillard ont éprouvé
au plateau, tout récemment,
à Châtellerault (Vienne), où elle était
accueillie en résidence. Un projet sur les
émotions, qui lui tient tout particulièrement à coeur. Sur plusieurs créations, le
duo a mis en débat la relation aux objets
en la tenant « pour un endroit politique ».
De ce point de départ, tout un questionnement sur le rapport au pouvoir, au collectif et donc à soi, a pu émerger. Lauréate
de l’appel à projets « recherche et création» de la DGCA (2025), la compagnie
est justement accompagnée dans sa démarche par trois chercheuses : Dinaïg Stall
et Julie-Michèle Morin du groupe Formes
de l’UQAM à Montréal et Emma Merabet
du laboratoire Passages XX-XXI - Université
Lyon 2. Artistes et universitaires travaillent
sur un projet intitulé À l’écoute des objets.
Face à soi-même
Dans cette rencontre avec soi, Céline
Garnavault s’est plus particulièrement
penchée sur le rapport que nous entretenons avec nos affects, nos émotions,
souvent corsetés par toute une série
d’injonctions. « La construction de notre
rapport aux émotions est encore très genrée. On demande vite aux petits garçons
de les cacher, de les garder profondément
en soi, tandis que les petites filles, et les
femmes, sont assignées à gérer celles des
autres avant les leurs ». Il s’agit, ici encore,
d’un sujet dont la dimension politique est
évidente. De sa capacité à gérer ses
propres émotions, ou non, à se laisser
déborder par elles et à les dominer,
Céline Garnavault a choisi de leur donner
une forme, une réalité physique. « En fait,
tout est parti, pour moi, de l’image des
pelotes de réjections des rapaces. Ce qu’ils
ne parviennent pas à ”digérer“, ils le laissent
ainsi en dehors d’eux ». On était alors en
2019, le processus de recherche et de
création était lancé. « Je voulais mettre en
jeu l’imaginaire du corps et des émotions
réprimées, celles que l’on somatise, que
l’on cache et que, parfois, nous avons peur
d’affronter tout au long de notre vie. »
Objets de laine
Il s’agissait donc d’accueillir ces émotions
au plateau, de leur donner une forme.
« Lors d’une résidence, à Oloron-Sainte-Marie, j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer une artiste qui de travaille la laine,
du mouton à la réalisation de formes très
contemporaines. La laine, avec ses différentes teintes mélangées, c’était comme
les pelotes de réjection auxquelles j’avais
pensé. J’avais trouvé ce qui donnerait
corps à mes émotions. Et puis, l’image était
belle, j’allais en quelque sorte devenir la
bergère de mes émotions ». Il restait à
Thomas Sillard à travailler, avec un roboticien, sur la manière dont ces émotions
allaient pouvoir prendre vie au plateau,
se mouvoir, réagir et interagir. Au plateau,
la recherche se poursuit. Les émotions
ont, selon ce qu’elles portent en elle,
des réactions bien différentes. Céline
Garnavault va tenter de « les manipuler,
les rassurer, aussi, parfois, de leur permettre de s’exprimer, de se livrer à moi ».
Quant à la grande émotion, présente sur
la scène, qu’elle domine de sa taille, c’est
« une émotion enfouie, comme un héritage, qui me travaille et me fait un peu
peur depuis toujours. Je tourne autour
d’elle, pour mieux la circonscrire, je ne sais
pas comment l’aborder. Au fil du spectacle, cette femme au plateau va vivre une
vraie transformation. Ses émotions la mettent à nu, elles la consument. Là, devant
nous, elle va s’ouvrir, être plus présente,
plus fière et s ‘émanciper dans un rapport
plus large et moins complexe à son existence. De ce projet, qui sera accessible
à partir de 14 ans, Céline Garnavault
et Thomas Sillard se doutent bien qu’il
s’ouvrira de longues discussions après le
spectacle. « Nous le voyons bien, témoigne
la comédienne et metteuse en scène,
le spectacle parle, en filigrane, des émotions propres à chacun. On a vu, lors des
résidences, des spectateurs y projeter
leurs propres affects ». Il reste encore
beaucoup de travail à l’équipe de La Boîte
à sel, pour travailler sur le mouvement,
mais aussi les voix, « pensées comme des
échos profonds, ou comme des polyphonies ». Un beau projet devrait donc voir
le jour l’automne prochain.